La machine à écrire : entre émancipation et complicité dans Trust
Introduction
Dans le roman Trust de Hernán Díaz, la machine à écrire est bien plus qu’un simple outil de bureau. Elle apparaît comme un motif récurrent dont la signification évolue au fil des sections, portant les tensions entre indépendance et soumission, authenticité et artifice, mémoire et effacement. Cet article propose une analyse de ce symbole concret, de ses occurrences, de ses transformations et de ses implications thématiques, à travers les yeux de la narratrice Ida Partenza.
La machine à écrire comme outil de transition
Le premier contact d’Ida avec une machine à écrire a lieu dans sa jeunesse, lorsqu’elle apprend seule à taper sur une Smith Corona privée de la lettre « M », empruntée à la boulangerie où elle travaille le week-end. Ce geste marque une tentative d’émancipation : la dactylographie représente pour elle un moyen d’accéder à un emploi mieux rémunéré et de s’éloigner du monde précaire de son père. La machine est alors un instrument de mobilité sociale, un vecteur d’indépendance économique.
Plus tard, après avoir été engagée par Andrew Bevel, Ida utilise l’argent de son premier salaire pour acheter, avec l’aide de Jack, une machine à écrire neuve. Cette acquisition précède son installation à Manhattan et sa participation active au projet de Bevel : rédiger la biographie officielle de sa femme Mildred. La machine devient alors le symbole de son entrée dans un système de pouvoir, où sa compétence technique est mise au service de la fabrication d’un récit trompeur.
Ida face à la machine : de l’autonomie à l’aliénation
Lors de sa première séance de travail avec Bevel, Ida choisit délibérément de prendre des notes en sténographie sur le canapé plutôt que d’utiliser la machine à écrire. Cette décision révèle une conscience aiguë de la portée symbolique de l’objet : en écrivant à la main, elle garde une certaine distance face au processus de transcription mécanique et à l’imposition de la parole de Bevel. Mais cette distance s’efface rapidement. Au fil des chapitres, Ida intègre les manières de son employeur, jusqu’à parler « sur le ton plat et calme » de Bevel, comme elle le constate après une conversation avec Jack. La machine à écrire devient alors le prolongement de cette voix dominante : taper, c’est obéir, reproduire, et finalement participer à l’effacement de Mildred.
La machine à écrire face au métier du père
Un contraste fondamental s’établit entre le travail de typographe manuel du père d’Ida et l’usage de la machine à écrire. Le père, compositeur-typographe, refuse les machines automatisées ; pour lui, la Linotype a « chassé l’âme de la page ». Sa presse manuelle incarne une éthique de la résistance, un artisanat politique au service de l’anarchisme. Ida, en adoptant la machine à écrire, s’aligne au contraire sur la production en série, la reproduction mécanique et la logique capitaliste que son père méprise. Pourtant, dans le chapitre 41, une complicité inattendue naît lorsqu’ils découvrent que leurs métiers partagent des gestes communs – la manipulation de caractères, la conscience du temps inversé. La machine à écrire devient alors un pont fragile entre deux mondes, avant que le silence ne se referme.
La machine à écrire et la fabrication de la vérité
Le motif culmine lorsque Ida, dans les affaires de son père, découvre des feuilles dactylographiées : du papier format courrier, froissé, avec un « e » sur-encré et un « i » sans point. Ce manuscrit anonyme, caché dans un tiroir, s’avère être le journal de Mildred Bevel, que son père avait conservé. La machine à écrire a donc aussi servi à préserver une voix féminine que le récit officiel de Bevel tentait d’effacer. Ironiquement, l’outil de la reproduction mécanique, qui a permis la fabrication de mensonges, devient le vecteur de la révélation d’une vérité cachée. La machine à écrire, par sa trace matérielle – les lettres imparfaites, les corrections –, porte la mémoire tangible de Mildred.
Liens avec les thèmes centraux
Ce symbole s’articule avec plusieurs thèmes majeurs du roman :
- Narration et fiabilité[→ lien vers la page sur la non-fiabilité narrative] : la machine à écrire permet de produire des versions officielles, mais aussi des écrits clandestins ; elle incarne la double face de l’écriture comme vérité et mensonge.
- Pouvoir et argent[→ lien vers la page sur la richesse et le pouvoir] : l’achat de la machine avec l’argent de Bevel marque la soumission d’Ida à l’ordre économique du capital.
- Genre et paternité littéraire[→ lien vers la page sur le genre et l’autorité] : la machine est associée au travail féminin de secrétariat, mais Ida en fait un usage subversif en s’appropriant la parole de Mildred.
- Mémoire et héritage[→ lien vers la page sur la mémoire et l’héritage] : les feuilles dactylographiées conservées par le père révèlent une archive involontaire, une transmission intergénérationnelle.
Quatre questions d’étude avec réponses
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Comment le choix d’utiliser ou non la machine à écrire reflète-t-il la position d’Ida face à Bevel ?
Le refus initial d’Ida (elle prend des notes en sténographie sur le canapé) marque une tentative de garder le contrôle sur sa transcription. Plus tard, l’achat d’une machine et son utilisation régulière signalent son acceptation implicite du cadre imposé par Bevel. Son adoption des manières de l’employeur confirme cette conversion. -
Quel écho le motif de la machine à écrire trouve-t-il dans le métier du père d’Ida ?
Le père est typographe manuel, attaché à une technique obsolète qu’il oppose à la mécanisation. La machine à écrire incarne tout ce qu’il rejette. Pourtant, Ida et lui découvrent qu’ils partagent des gestes et une conscience du temps inversé (ch41). La machine devient un objet de rapprochement fragile, avant que le silence ne s’installe. -
En quoi la machine à écrire participe-t-elle à la construction et à la subversion de la vérité dans le roman ?
D’un côté, elle sert à produire la biographie officielle de Mildred, un texte mensonger commandé par Bevel. De l’autre, les pages dactylographiées retrouvées dans le tiroir du père sont les seuls fragments authentiques de la voix de Mildred. La même machine peut donc fabriquer des mensonges ou préserver une vérité effacée. -
Que signifie la présence des défauts d’impression (lettre sur-encrée, point manquant) sur les pages retrouvées ?
Ces imperfections matérielles ancrent le texte dans une réalité physique et temporelle. Elles indiquent que ce manuscrit n’a pas été lissé, contrairement au récit officiel. La machine à écrire, par ses ratés, devient le témoin de l’authenticité brute, opposée à la perfection lisse du mensonge.